Haïti, expérience vécue sur le terrain

J’ai le privilège d’avoir comme amie le Dre Danièle Perreault qui, avec Médecins sans frontières, est allée dernièrement faire un séjour sur le terrain en Haïti.
Elle a tenue un journal relatant son expérience et elle a acceptée que je vous en livre quelques extraits. Danièle collabore à RDI Santé, émission de télé qui passe les mardi 09:00 et à 17:30. Vous pouvez voir son reportage en cliquant ici.
Son témoignage rempli d’humanisme nous fait voir la réalité terrain de ces hommes et femmes qui se dévouent pour aider leurs prochains, on s’y croirait presque, tellement son journal est spontané écrit avec tout son coeur.  Ses yeux de médecin mais aussi de photographe nous apportent ce regard privilégié d’une personne sur place, au coeur de l’action. Je vous laisse lire quelques extraits de son journal.

Port-au-Prince 25 janvier  22 heures

Pas encore 24 heures écoulées depuis notre départ de Montréal en petit jet privé offert par une grande Compagnie canadienne, mais que de chemin parcouru. Départ à minuit. Arrêt à Nassau  vers quatre heures du matin, changement d’argent en gourdes haïtiennes à Santo Domingo (qu’il semble difficile d’avoir en Haïti). Et longue route de 7 heures  à travers la République Dominicaine  qui nous offre des paysages  jonchées de déchets et qui beaucoup plus dépouillée de ses arbres que je ne l’aurais cru.  La déforestation n’appartient pas seulement à Haïti.

À la frontière, aucune douane, aucun contrôle. À l’approche de Port-au-Prince  que des immeubles en bon état.  Puis, c’est la grande ligne dévastation. À un moment donné, j’entends des cris et des pleurs de femmes.  Des brancardiers transportent  une dépouille dans un sac en plastique blanc qu’on vient de libérer d’un immeuble. Des milliers de maisons en ruines et des milliers de personnes dans des abris de fortune. La nuit tombe, l’électricité n’est pas rétablie. Une forte odeur d’urine me donne une bonne idée de la grande promiscuité des camps de fortune. Je suis à terre sur un petit matelas de sol dans le salon. On entend la génératrice, les voitures qui circulent tout près et qui produisent un bruit sourd qui me fait souvent sursauter. Serait-ce un nouveau tremblement de terre ? Cette crainte est alimentée par un chiffre qui circule : 3 % de risque d’un autre tremblement  d’une magnitude  au dessus de 7 dans le premier mois.

27 janvier

…Nous travaillons sous une paillotte où nous hospitalisons aussi une vingtaine de personnes. On s’active  jusqu’en fin Pm sous le bruit assourdissant des avions et hélicoptères de l’armée américaines (nous sommes près de l’aéroport) .Une barre tendre, que l’on mange en cachette puisque tout le monde a faim, nous sert de dîner. Le soir, exténuée (une laryngite coriace n’aide pas ma réserve « énergétique ») je retrouve  mon matelas de sol  après avoir fait l’exercice des pas qu’il faut pour quitter la maison au cas où…

28 janvier

…Aujourd’hui, nous partons en clinique mobile dans des camps de déplacés À mon arrivée, on me désigne une « tente » où une femme enceinte est en difficulté. Sixième grossesse elle est en travail depuis la veille ce qui n’est déjà pas normal. L’examen indique une dystocie (tête du bb mal placée et signe de détresse fœtale) Je l’évacue à l’hôpital. (La suite est belle, elle accouchera deux heures plus tard d’un beau bb rose)

Le soir notre collègue Aldani nous raconte avoir aider une femme en train d’accoucher dans la rue à côté de l’hôpital. Heureusement, Johanne une infirmière avait ciseaux et clampes dans son sac. Le bb se nomme Dominique, nom du pédiatre qui travaille avec nous dans l’équipe.

29 janvier

GROSSE journée à l’hôpital  plusieurs admissions d’enfants dénutris avec pneumonie dont un d’un an couvert de gale  qui pesait à un an 5,6 kilos. La grande pauvreté entrainait déjà une malnutrition chez 23 % des enfants haïtiens. (à cinq heures de vol  de Montréal) Ce désastre va certainement rajouter de nouvelles victimes. Un homme en insuffisance cardiaque est transféré dans un autre hôpital faute de médicaments et d’Oxygène. Nous n’avions qu’une bonbonne de O2 qui est partie avec un bb très instable. Je travaille avec Camille, une collègue de Saint-Luc qui est un ange. Toujours calme et souriante peu importe. Elle me donne un bon coup de main sur la prise en charge de bb  si dénutris. Nous avons des journées de 12 à 15  heures en incluant le transport  et des réunions en soirée dont inutile de dire que la vielle femme que je suis (gran moune en créole alors que les enfants se dit;  ti-moune) est crevée.

30 janvier

…Deuxième sortie avec la clinique mobile.

Petite communauté de 500 habitants  dont 30 % ont perdu leurs maisons et 12 décès. Des dizaines d’entre eux étaient rassemblés sous un toit de fortune. Ils ont spontanément entonné une chanson religieuse Ils remerciaient Dieu de les avoir épargnés. Ils se devaient donc de tout faire pour vivre. Même pathologies qu’au premier camp surtout de la santé primaire mais cela donne l’occasion de parler  sur le profond traumatisme que les haïtiens de la région ont subi. On a peu fait de cas du bruit qui a accompagné le tremblement de terre. 50 fois celui d’un tonnerre qu’on me dit. Ce qui cause une grande sensibilité au bruit pouvant leur rappeler l’événement.

31 janvier

…Tous les espaces verts (parc, parvis d’églises) sont maintenant  remplis à rebord par des centaines voir des milliers de déplacés. Tous mes sens sont attaqués : les odeurs (fétides, d’urine, de diesel, de poussières), la vue (corps desséchés sous les pierres, les maisons réduites en amas de ciment et ferraille tordue qui sont devenus la tombe de plusieurs milliers de personnes non encore récupérées) et le son, la cacophonie d’une foule active, de klaxons, coup de massue, de marteau, d’avions, d’hélicoptère).

J’en ai des larmes mais je me sens un peu coupable. Je n’ai pas perdu de fillette, de mère, de grand-père. Même si je saute le repas du midi,  je sais que j’aurai toujours à manger, je sais que quand je quitterai ce sera pour retrouver ma belle maison à l’Ile des Sœurs. J’ai la sécurité mur à mur.

Surprise nocturne : des coups de feu tout près de notre cour arrière nous ont tous réveillés en sursaut. De mon côté , sorti d’une phase profonde de mon sommeil je voyais des corps partout sur mon bureau, dans mon lit  pour reprendre rapidement  mes sens. Benoit et Rachel ont cru à un tremblement de terre et ont couru à l’extérieur  (!) là où il ne fallait certainement pas être…

2 février

Les bouchons de circulation sont, paraît-il un bon signe puisqu’ils signifient le retour à la normal. Ca veut dire  des 90 minutes à la queue leu leu pour rejoindre l’hôpital. Soir et matin dans le beau smog …

Nous travaillons sous une paillotte,  matelas directement par terre une vingtaine de patients. Malaria, typhoïde, dysenterie, anémie sévère, pneumonie carabinée chez un sidéen probable ou alors tuberculose. Une mère ne veut pas quitter avec son bébé maintenant rétabli parce qu’il a une légère diarrhée. Elle a perdu, il y a quelques jours son jumeau… Un enfant de 7 ans avec une jambe plâtrée est amené dans une brouette…Fracture du fémur. À un certain moment, je vois arriver des énergumènes, en fait des clowns haïtiens  fort rigolos qui font rire aux larmes les malades alités. Réconfortant.

3 février

…Je prends congé seule à l’appart. Ce qui me permet de faire le point, de réduire ma vitesse à 20 klm heure au lieu de 100. Je me suis levée trop triste mais l’écriture invite  à placer ce qui bouleverse pour mieux continuer. Le fait de revenir récemment du Mali ajoute  à cette conscience  des autres et à la malheureuse limite de ce qu’on peut y faire. Au moins, on doit s’interroger et choisir. …Nous essayons d’écarter notre patient tuberculeux  au bout de la pièce. Je revois une fillette  gardée par sa tante qui a perdu sa mère lors du tremblement de terre .Elle n’a jamais souri. Par contre, une fillette au bras fracturé admises pour forte fièvre esquisse enfin un petit sourire alors que je photographie sa grand –mère.

…Je discute avec  un psychologue de médecins sans frontières sur les problèmes provoqués par l’ÉVÈNEMENT (c’est comme ça que les gens parle du tremblement de terre, on demandera par ex »est-ce que  tel ou tel symptôme a débuté avant ou après l’évènement).

7 février

…L’heure du départ est arrivé. Avec une telle intensité d’’activités et d’émotions les équipes se relèvent, sauf exception, aux deux semaines. J’aurais aimé plus mais il faut accepter certaines limites.. . Nous avons la chance de sauter dans un avion (un Hercule !) de UN qui nous ramène à Santo Domingo en un rien de temps (au lieu des 7 heures par la route).

Danielle

PS1 On fait un petit effort pour être heureux OK ?

PS2 : On dit que les haïtiens font preuve de résilience. Et la révolte alors ? Comment est-il possible d’assister à  une telle précarité, maintenant accentué par ce désastre, après des décennies d’Aide internationale ?

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2 réponses

  1. En effet, c’est ce que nous a montré la télé mais il me semblait imortant de souligner la travail de ces gens qui travaillent beaucoup dans l’ombre, une contribution bien modeste…

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